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La vague du printemps

Un soir, en me réveillant, je me vis emporté… Des rats, invisibles depuis belle lurette, essayaient de m’endormir en me mordant. Mais je résistais, même si j’endurais de ne pouvoir les charmer avec mes chants profonds comme une flûte avalée. Ma voix, ouverte à tous vents, laissait entrer des sushi sans ma permission. Au moins je mangeais. Les rats me mangeaient!

 

Ils n’avaient pas le temps de regarder – car eux aussi me voyaient; – ils s’accrochaient comme des êtres en détresse; – comme moi ! Déjà, me ressentant nu et réfléchissant à me protéger à l’endroit, – bas, si bas que mes bras ne l’atteignaient pas, – tout devenait extraordinairement long, large et profond comme l’amour. Je fus un instant entouré de bonheur, j’exultai même en pétant dans l’eau qui me servait de siège propulseur – mais c’étaient les rats à l’intérieur de moi qui m’empêchaient de jouir. Autrement, ce n’étaient à l’entour que perles de femmes riches et pépins recrachés par des hommes pauvres, palmes de doum et rames de couples en goguette, fruits pressés par des balles de jeu multicolores, cochons d’Inde et tigres de Bengale, pleurs de bébés effrayés par des singes moqueurs, rages d’adultes bourrés, cris de femmes épaisses ou privées trop tôt d’enfant, sirop de la sève et du sang fantastique mélangés avec un peu de sperme; mais un débordement inouï, des feux de nature particulièrement distinguée dans des gerbes couronnant les crânes: casquettes de flics sans têtes et noix de coco échevelées, sexes remplis d’animalcules forestiers et maritimes, racines pétillantes d’oxygène ou rares beautés, comme pieds dans la bouche, orteils au cul, bras déployés comme des cerfs volant librement, torses épanouis, regards épatés, sans orgueil, vérité partout!

 

Tout d’un coup, un perroquet sud-américain – car il y en a qui venaient d’ailleurs – se mit à faire le bouchon, fier de sa chaise qui l’engloutit en se retournant à nouveau, et je fus alors presque heureux de songer à l’instabilité des choses sous le soleil, tandis que je serrais précisément la main de Mozart pour le féliciter de son Requiem, à côté d’un interprète qui acquiesçait par des mouvements de doigts adroits, au sommet d’une masse énorme et qui se ramassait, tout en libérant par à-coups une pluie avant-courrière.

 

Cette clé du sort disparu, immense, inattendue, faite de vélocité informe autant que de précipitation méthodique, – cette perversité de la Hâte et de la Puissance accouplées – ce grand bruit de l’Océan vainqueur qu’atténuait le déhanchement superbe de la Vague, parlant de catastrophe à une âme prédisposée à l’entendre, signifiait la fatalité d’un amour conçu pour mieux capter l’attention d’un individu séparé du monde, entraîné malgré lui dans des luttes vitales, jusqu’à sa chute misérable dans des compromissions sociales. C’était un moment purement intellectuel, après tant de sensations et d'images.

 

Puis tout devint plus clair – plus beau? Je ne saurais dire, alors que mon estomac jouait des sons nouveaux, à la vision d’une mère pénétrant dans la chambre d’un adolescent au réveil, vision d'horreur! et qui faisait place, par-delà l’horizon trouble, à l'aperçu d'une nymphette en justaucorps et slip légers.

 

Je rencontrai alors presque immédiatement celle qui me tira des rats en m’insufflant de l’air et je n’avais d’yeux que pour sa lumineuse forme d’albatros – oiseau dont l’espèce rare me permit à ce moment de survivre sans prendre garde au flot de sang et de matière fécale qui produisait par moments un sillage étouffant les coquilles ébruités, au rythme des bêlements insupportables de celles et ceux qui résistaient. Elle m’entraînait vers les profondeurs...

 

 «Tu es là?

 – Prends le temps d’observer le changement avant de dire quoi que ce soit.

 – Attention à la branche!»

 

C’en était encore un qui avait parlé trop vite. Les flocons de neige tombent plus rapidement que le ludion.